Le 29 juin 2012 a eu lieu au Mans un colloque initié par Juliette Gaté, Maître de conférence à l’université du Maine. Le titre était « droits des femmes et révolutions arabes ».

Je me suis permis d’écrire un compte rendu de cette journée fort intéressante, pour avoir la version officielle il faudra attendre la publication des actes. Je cite les noms des intervenants pour les remercier de leurs contributions sans prétendre reproduire ici leurs discours, il s’agit souvent de mon interprétation et de mes ressentis.

Trois personnes ont participé à ce colloque, dont je n’ai pas noté les interventions, je souhaite les nommer dès maintenant, Monsieur Rachid El Guerdjouma qui prenait la responsabilité de la présidence de l’université du Maine le soir même, Madame Marietta Karamanli réélue députée de la Sarthe et qui a introduit une table ronde, Madame Leila Louhibi déléguée aux droits des femmes et à l’égalité pour la délégation départementale de la cohésion sociale.

Le cadre de la faculté de droit donne un contexte de sérieux, à priori,  qui peut faire défaut au contexte associatif militant, souvent préjugé excessif, et comme les femmes ont besoin de la loi pour faire respecter leurs droits elles ont besoin d’être entendues et respectées. Elles ont encore beaucoup à faire pour avoir des lois égalitaires,rien n’est gagné, ici comme là bas.

Le premier intervenant Monsieur Mathieu Touzeil-Divina (Université du Maine) a rappelé que le savoir est le premier pouvoir. Monsieur Touzeil-Divina  rappelle toutefois que la séparation des pouvoirs est un mythe et que la phallocratie est un outil de la concentration des pouvoirs. Son souhait est de promouvoir les politiques éducatives.

Madame Geneviève Fraisse (philosophe, directrice de recherche au CNRS) est intervenue ensuite sur deux axes importants pour moi :

- Elle rappelle le contexte paradoxal de la révolution française qui doit rendre les français prudents pour juger les autres révolutions. Pour certaines françaises, elles étaient mieux loties avant la révolution (voir Julie Daubié, première bachelière).

- Elle a aussi développé le drame de la temporalité pour les femmes : c’est toujours trop tôt, trop tard ou hors sujet, les droits des femmes sont en permanence des contretemps à l'avancée de l’histoire. Ils sont de plus inutiles dans une logique de prise de pourvoir : la question est de savoir si on défend un contenu ou si on se bat pour être au pouvoir.

Le colloque était ensuite orienté sur des grands groupes de droits : les droits civils, les droits politiques, les droits culturels et sociaux et enfin l’effectivité des droits. Quelques absent-e-s ont bousculé le programme.

 

1) La place des femmes dans les nouvelles constitutions

 

Remarque : les pays cités ont été nombreux et les évènements n’étant pas « calmés », aucun état n’est stabilisé en droit.

Madame Rkia Mossadeq (Université de Rabat) est intervenue brillamment pour interroger les processus constitutionnels en cours.

Elle pose en préambule le glissement du printemps arabe vers un printemps islamique. Elle énonce aussi des connivences évidentes entre les différents mouvements politiques et religieux pour évincer les mouvements de gauche. Les différentes tendances qui se réclament de l’Islam, reconnaissent la démocratie comme procédure et déclare vouloir la respecter.

Pour les féministes locales qui defendent l’égalité des droits, le contexte est plus difficile car elles   voient une opposition féminine traditionnelle émerger contre cette libération. Ces femmes portent le voile et ont plus de légitimité pour l’identité arabe que les féministes « internationales » qui se heurtent à la caractérisation occidentale de leurs discours et donc sont stigmatisées. 

Madame Mossadeq présente le bilan sur les constitutions avec 3 images :

- Au Maroc, les médias se font le relais d’un enthousiasme démesuré. Le roi a nommé une commission pour rédiger la nouvelle constitution ; 18 personnes dont 5 femmes reconnues comme expertes. Cette qualification d’expertes est souvent dommageable pour la lutte féministe, en effet, les qualités professionnelles individuelles sont contradictoires avec la lutte collective pour les droits des femmes(remarque perso).

Donc pour le Maroc, il faut attendre le texte final et son application pour porter un jugement.

- En Tunisie les acquis de la constitution post-coloniale, dus à l’ouverture d’esprit de Bourguiba, sont menacés. (93 % des têtes de listes étaient des hommes)

- En Egypte l’espoir et les énergies s’enlisent dans l’attente. Il y a une chance et un risque de basculement.

Partout la Charia redevient source de loi. Au Koweït et à Oman, la Charia est déjà source de loi mais les constitutions marocaine et tunisienne de 1959 et 1962 n’y faisaient pas référence.

La Charia est composée du coran et de la sunna (les textes complémentaires écrits par les 3 premiers successeurs de Mahomet et interprétés de façon différente par les mouvements islamiques). Même en Iraq la charia n’était pas source de loi pour la constitution, l’énonciation de la référence est symbolique et n’a pas valeur de loi. Au Maroc on cite la charia tout en en énnonçant la primauté des textes internationaux.

L’Algérie a fixé un quota de 25% de femmes à l’assemblée (ouf ! en France on arrive à 27 % après 12 ans de lois sur la parité !). Cette décision représente donc un espoir pour tout le Maghreb et au delà.

Juliette Gaté (Université du Maine) nous a parlé des libertés révélées par les révolutions. Les femmes ont manifesté, elles ont organisé des réunions et se sont exprimées librement dans la presse et sur les réseaux sociaux d’Internet. Il y a souvent  des libertés écrites et bafouées par les pouvoirs en place, même depuis le départ des dictateurs.

Exemple de la diffusion de Persépolis, film de Marjane Satrapi, dont la projection a valu de la prison au rédacteur en chef et une interdiction de paraître pendant 2 mois au média qui l’avait programmé en Tunisie. Dans le même pays, la liberté de réunion est conditionnée à une déclaration et la délivrance d’un récépissé, mais le récépissé n’arrive jamais.

Globalement, il y a eu peu de progrès des droits. En Egypte, les manifestations ont été à nouveau interdites. Au Maroc, les manifestations sans être autorisées, n’ont pas été réprimées ce qui montre en fait une progression de la liberté dans ce pays.

 

2) les droits de la famille

 

Rana Chaban (Université du Maine) a rappelé qu’aucun pays arabe n’était classé dans les 100 premiers pour l’égalité des sexes, même si 3 pays du Maghreb ont adhéré à la CEDAW (sauf la Lybie).

Et les droits civils d’après la révolution sont en contre teinte. Les modifications, encore en cours, sont soit des stagnations soit des régressions pour les femmes.

Pour les femmes les aspects principaux des droits civils concernent les droits de succession et le droit de la famille, ils ne figurent pas dans la constitution mais dans des textes « inférieurs ».

Considérant la déclaration de la charia qui énonce qu’un homme vaut 2 femmes, la part d’héritage d’une femme est la moitié de la part d’un homme.

Dans les droits de la famille, il y a aussi l’âge minimum légal du mariage. En Egypte, il est passé à 18 ans en 2008, la Libye le fixe à 15 ans, mais au Yémen il n’y a pas d’âge minimum (conférer la petite fille qui a demandé le divorce à 10 ans).

Autre aspect, la possibilité de la polygamie. En Tunisie elle est interdite, en Libye 2 conditions sont nécessaires : l’autorisation de la première épouse et l’autorisation du tribunal (cela restreint de fait les secondes épouses). C’est l’abolition de cette loi qui a été demandée au départ de Kadhafi.

D’autres questions se posent autour des enfants. Notament pour la garde après les divorces.

En arabe le même mot est utilisé pour le divorce et la répudiation avec des conséquences financières différentes si ils sont le fait de l’homme ou de la femme. L’adoption est interdite par la charia.

Driss Ghounbaj (Faculté de Limoges) a parlé de la myopie des occidentaux qui ignorent le bouleversement marocain. C’est vrai que vu d’ici les luttes pour écarter les dictateurs ont été plus médiatisés mais le Maroc vit aussi des changements profonds.

Le 20 février 2011 a eu lieu une grande manifestation appelée jour de la dignité. C’était un mouvement de contestation sociale et politique. 

Les forces qui sous tendent ces épi phénomènes sont  issues de la mouvance des droits de l’homme ou de tendances islamiques. Il existe aussi des mouvements féministes.

(mes notes sont insuffisantes pour rendre compte de cet événement, à vérifier dans les actes du colloque ou dans la presse internationale).

Le gouvernement issu des dernières élections est majoritairement islamique, il comporte une seule femme ministre de la famille, Nadia Yacine, jugée rétrograde.

 

3) Les droits politiques

 

Nadia Ait Zaï (Faculté d’Alger) nous a parlé de l’Algérie et de son passé colonial et post colonial. Quand les femmes ont eu le droit de vote en France, celui ci fut d’abord refusé aux femmes Algérienne avant d’être réintroduit avec le vote en 1947 (sur le statut de l’Algérie). Les femmes Algériennes ont voté une fois en 1958 et ont à nouveau perdu le droit de vote avec la dé colonisation. (revoir la temporalité, l’égalité femmes hommes n’était pas une priorité de la libération ! ).

11000 femmes étaient dans le maquis avec le FLN, elles portaient le voile et représentaient l’identité Algérienne et la légitimité. Malgré les violences spécifiques dont nombreuses d’entre elles furent victimes, elles ne parlaient pas. Il y a eu beaucoup de désillusions, du côté des femmes, après l’indépendance du pays. Elles n’ont eu aucun pouvoir politique.

En 2012, 145 femmes ont été élues à la nouvelle assemblée, ceci constitue un espoir pour les femmes des pays voisins.

Madame Sonia Dayan Herzbrun, sociologue en Egypte et en Palestine replace les droits politiques dans le contexte des évènements depuis janvier 2011. La révolution n’est pas achevée, et une contre révolution est en route. Le pluralisme politique représente déjà un progrès.

Les violences envers les femmes ont gravi un nouvel échelon en devenant publiques sur la Place Tharir. Les viols, par les forces de l’ordre semblent fréquents, même envers les hommes mais sont habituellement maintenus secrets.

Diane Roman, professeure de droit public, nous explique 4 critères de l’effectivité des droits :

- Validité par l’écriture, reconnaissance formelle

- Opposabilité, signifie qu’il existe des voies de droits (pour faire appliquer s'ils ne sont pas respectés)

- Efficience, mesure les résultats produits

- Efficacité des droits, confronte les effets produits et les effets attendus (question pour les spécialistes du droit)

Imad Khillo, (faculté de Grenoble) replace les droits économiques et sociaux dans le cadre de la société musulmane et dans le cadre de la domination masculine.

La domination masculine ne serait pas le privilège de l’Islam ? Comme elle n’est pas le fruit du néo libéralisme, mais alors d’où vient elle ? Et comment peut elle être justifiée dans toutes les cultures depuis si longtemps.

D’après I.khillo c’est plutôt le retour d’un islam radical qu’il faut constater dans ces révolutions.

La discussion a été reprise par plusieurs des intervenants,  de la qualification de ces évènements. Etaient-ce des révolutions où des révoltes ? L’incidence économique a aussi été discuté sans être au centre des discussions. Le mal du néo libéralisme des politiques de rigueur et le choix d’aller vers plus de libéralisme ont été juste effleuré.

Monsieur Khillo a aussi mis l’accent sur la valorisation du plaisir sexuel par l’islam mais seulement pour les hommes.

On ne peut que faire le lien avec les temples hindouistes et leur exposition de nombreuses positions sexuelles ou le Kama sutra qui semble faire de la jouissance physique un idéal de vie. Ces considérations sont absentes des austères sociétés occidentales où le plaisir est assimilé au pêché.

Stéphanie Willman Bordat, directrice de Global Rights à Rabat, nous a présenté l’action de son association auprès des femmes marocaines. Le but étant de rédiger des contrats de mariage pour les femmes (et en faveur des femmes).

La dernière intervenante Myriam Bentolo-Carabot, professeure à l’université de Nanterre, nous a parlé de la CEDAW ( CEDEF en français, Convention de l’ONU pour l’élimination des discriminations envers les femmes)

Est il possible que le droit international influe sur les nouveaux textes en cours et amène à reconnaître de nouveaux droits ? Il y a 187 états qui ont ratifiés le CEDAW depuis son élaboration en 1979. Un protocole a même été fait en 2000 qui deviendrait un texte opposable dans les pays signataires, mais de nombreux pays ont émis des réserves.

 

 

Pour la féministe que je suis, comment mettre en action  les nombreuses questions qui restent en suspens, comment utiliser les éléments saillants de ces observations et qui sont en quelque sorte des interrogations transversales aux cultures, aux religions et même aux époques ? Comment rendre l’égalité femmes hommes incontournable et comment responsabiliser les dirigeant-e-s politiques, religieux, économiques devant cette question de l’égalité ?

 

 

Dans de nombreux droits et dans de nombreuses incidences négatives pour les femmes, la charia était mise en cause. La place des femmes dans les sociétés nouvelles sera-t-elle meilleure ou moins bonne ?

Les questions posées par ce colloque concernent aussi les femmes européennes.

Quand on se bat pour mettre à l’abri des victimes de violences conjugales au Mans, on se bat pour que les droits des femmes deviennent aussi universels que les droits des hommes. Avec les religions, les freins à la liberté des femmes ont un support de poids, que ce soit l’Islam, le Judaïsme, le Christianisme et ses avatars modernes pseudo réformés ; tous les dogmes permettent une lecture régressive pour les femmes. Diffuser nos réflexions, soutenir les femmes du monde entier ou la marche mondiale des femmes nous conduira, je le crois et je le veux,  vers une égalité sereine.

C’est pourquoi la solidarité internationale des femmes est nécessaire.

Chantal Hersemeule